lundi 11 décembre 2006
La Cinémathèque française est-elle victime de son succès ? (3)
Par B.Gonzalez, lundi 11 décembre 2006 à 00:55 - Notes et réflexions
Suite du billet précédent.
4. Une politique à base d' "événements-phares" :
La politique choisie est d’organiser une « très grande » exposition par an, très médiatisée, avec un budget communication conséquent, par exemple l’exposition Renoir à l’ouverture ou celle en cours actuellement sur l’Expressionnisme allemand.
Le problème c’est qu’à la Cinémathèque, une exposition accompagne une rétrospective de films (et non l’inverse).
Or, si on peut fluidifier le public qui vient voir une exposition (en cas de grande affluence, faire sortir et entrer par groupes toutes les heures … etc), public qui va se répartir naturellement tout au long de la journée et qui dans le pire des cas pourra revenir un autre jour , il n’en va pas de même avec des projections de cinéma qui ont lieu une ou deux fois (en tout et pour tout) et dans des créneaux horaires déterminés (idem pour les conférences).
J’avoue que je ne comprends pas bien cette course à l’explosion de la fréquentation. Bon, je ne suis pas naïve non plus. J’ai bien compris que lors de l’installation à Bercy, la cinémathèque a reçu un certain budget [1] [2] pour lequel elle doit remplir des objectifs dont le principal est la montée en flèche de la fréquentation. Mais une fois qu’on en est à refuser régulièrement du monde, il ne sert à rien de vouloir encore augmenter la fréquentation. On ne pourra que fabriquer des mécontents. Et pour ma part, je ne connais pas d’entreprise qui investisse en publicité au-delà de sa capacité à produire et fournir. Par exemple, en ce qui concerne la rétrospective sur l’expressionnisme allemand, il m’a été dit par la Responsable des Publics, que pour tous les films il fallait venir au moins une heure avant si on veut avoir une place (« Cà a beaucoup de succès ! »).
Le succès, justement ! Parlons-en. En fait il faut dire que toutes les rétrospectives de la Cinémathèque n’ont pas le même succès et les salles ne sont pas toujours remplies ; car ce n’est pas en mettant tout le budget de communication sur une poignée d’événements-phares de l’année qu’on remplira les salles régulièrement tout au long de l’année ; au contraire les salles débordent pour ces grands événements alors que par un phénomène de vases communicants, on les vide le reste de l’année. Et aussi peut-être parce que ce n’est pas le même public qui pourrait remplir les salles, avec régularité, tout au long de l’année …
5. Marketing et consommation de masse :
Lors d'une interview au quotidien danois Politiken du 18 février 2006, Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque française, déplore que l’on produise « trop de films », constate qu’ « Aujourd’hui, un grand nombre de films français ne sont que des films de consommation, manquant à la fois de profondeur, de tempo et de souplesse », soupire « Je suis vraiment inquiet... Très inquiet pour l’avenir du cinéma français », et pointe l’une des causes de cet avenir inquiétant : « Nous évoluons au sein d’un marché cinématographique dont les règles sont dictées par la consommation de masse et le marketing ».
Mais comment peut-on, d’un côté, dénoncer les dictats du marché qui favorise une consommation de masse et donc une culture de masse pour faire du chiffre et de l’autre côté privilégier exactement la même démarche (i.e. faire du chiffre) dans l’institution que l’on dirige ?
Comment peut-on dénoncer les ravages du marketing et, dans le même temps, segmenter son propre public en catégories (familial, comités d'entreprise, touristes, étudiants, groupes divers ...etc) avec construction d'une offre commerciale ciblée pour chacune d'entre elles ?
Comment peut-on se plaindre du marché et dans la foulée, pour rentabiliser la structure, transformer la Cinémathèque en loueur de salles-traiteur pour soirées mondaines et entrepreneuriales qui n’ont strictement rien à voir avec le cinéma ?
Comment peut-on se plaindre du marché et, dans le même mouvement, favoriser la construction d'un lieu de prestige répondant au marché, plutôt qu'un lieu utile et agréable pour ceux et celles qui, à Paris et en Ile-de-France, aiment tout simplement le cinéma (pointu ou pas) sous toutes ses facettes ?
Non, la Cinémathèque française n’est pas victime de son succès, elle serait plutôt victime de choix décidés par ceux qui la financent (le Ministère de la Culture la subventionne pour plus des 3/4 de ses ressources) et appliqués par ceux qui la dirigent. Ces choix sont les mêmes que partout ailleurs : faire du chiffre (au moins en nombre d’entrées sinon en chiffre d’affaires), faire de l’événement-phare et donc du ponctuel, faire du qui peut plaire au plus grand nombre … au détriment de la qualité et d’un travail sur la durée.
Pour finir, toujours Serge Toubiana (même interview au Politiken danois) qui déplore : « Nous nous trouvons à une époque où les gens croient que tout ce qui est important arrive dans l’instant présent, lequel est du domaine du fluctuant, de l’inconstant, du fugitif. (…) ».
Comme dirait l’autre, c’est la faute des Zôtres …
Notes
[1] Budget 2003 : 6,716 millions d’euros - Budget 2004 : 12,254 millions d’euros (+ 82 %) - Budget 2005 : 16,1 millions d’euros (+ 31 %) - Source : Cinémathèque française
[2] Budget prévisionnel de l’ensemble (avec la BIFI) en régime de croisière : 32,47 millions d’euros - Source : note Tasca-2002


