Dans le numéro 610 des Cahiers du Cinéma (p. 5), J.M. Frodon établit une frontière entre ce qui est du cinéma et ce qui n’en est pas. Ce qui n’est pas du cinéma porte un autre nom que cinéma : cela peut s’appeler « produits télé » s’il pense que la place de ces objets est sur un écran de télévision ou bien cela s’appelle « arts plastiques » si la place de ces objets doit être cherchée du côté du musée ou des galeries d’art. Ce qui est du cinéma n’est pas clairement défini/délimité par J.M. Frodon puisque, nous dit-il, « Aucun critère ne peut décider à l’avance de ce qui en relèvera. Il appartient au seul exercice critique (…) de reconnaître ou pas que du cinéma est au travail dans certains objets audiovisuels et pas dans d’autres ».
Pourtant d’autres en trouvent des critères. Le hasard a voulu qu’au même moment je tombe sur cette intervention de A. Bergala sur internet (p. 22 env.) : lui aussi juge très important de définir ce qui est du cinéma et ce qui n’en est pas ; séparer le bon grain de l’ivraie en somme.
A. Bergala énonce trois critères de définition de ce qui est du cinéma. Ces trois critères sont :

  1. le mode de réception spécifique, à savoir la salle de cinéma (dont on sait qu’elles sont en voie de disparition … ce cinéma-là en a encore pour combien de temps ?) et ses contraintes (espace-temps),
  2. un critère ontologique qu’il ne développe pas tellement cela lui paraît évident et consécutif de son expérience intime de spectateur,
  3. le fait pour une œuvre de s’inscrire dans une histoire en l’occurrence l’histoire du cinéma ; il appelle cela aussi le tramage avec l’histoire ;

Le critère de la salle ne me paraît pas un discriminant judicieux entre cinéma/non-cinéma car ainsi il suffirait de passer un film dit de plasticien en salle pour qu’il acquière le statut cinéma ou au contraire de lui refuser l’accès à la salle de cinéma pour qu’il n’en soit pas. Il me semble que l’accès ou non à la salle relève plutôt de critères économiques, de distribution … etc … soit des critères conjoncturels dont je ne vois pas en quoi ils sont qualifiés pour définir le cinéma en tant que champ spécifique.
Si A. Bergala sait différencier un film de plasticien comme n’étant pas du cinéma même s’il accède à la salle, il a bien de la chance. Moi je ne crois pas savoir.
Le critère de la salle repose aussi sur cette idée de la communauté des cinéphiles, cette idée de voir le film ensemble au coude à coude presque. On retrouve cela dans des textes sur la cinéphilie historique. Sauf que cette dernière n’a pas valeur universelle (par exemple elle est masculine), et elle n’existe plus. Sauf que, pour ma part, j’ai toujours pensé qu’au cinéma on est seul avec/face au film même si la salle est pleine. C’est par excellence l’endroit où je suis seule. J’ai longtemps préféré les salles vides (aujourd’hui je m’en fiche mais je ne sais plus si j’aime le cinéma).
Au risque de passer pour une hérétique, j’ajouterai que je ne suis pas loin de penser qu’on peut diffuser et voir du cinéma sur internet (voir video archive) donc le critère de la salle …

Concernant le critère ontologique, j’ai du mal à l’apprécier (possible qu’il me manque la formation en philo nécessaire) ; la principale frontière ontologique que je vois, en matière de cinéma, concerne les images de synthèse dont la qualité d’images calculées par l’ordinateur fait qu’elles ne sont pas de même nature que des images-traces produites par enregistrement du réel ; mais A. Bergala ne parle pas de cette séparation-là. Il parle d’une ligne à l’intérieur des images produites par enregistrement du réel ; quelque soit leur mode de production (pellicule, video, DV); là-dessus nous sommes tous d’accord sur le fait que ce n’est pas une question de support ; mais quoi alors ?

Le troisième critère est plus intéressant; mais je ne suis pas convaincue non plus par ce critère du tramage avec l’histoire du cinéma; ce qui me gène c’est qu'il semble induire une conception de l’histoire figée et non en mouvement ; ou plutôt une histoire qui se regarde uniquement dans un rétroviseur et non dans un mouvement vers l’avenir (le mot « passé » revient au moins six ou sept fois dans ce passage). L’histoire ce n’est pas que le passé et le présent. C’est aussi un regard vers le futur.

Je ne peux m’empêcher de penser que cette façon de dire : çà c’est du cinéma et çà n’en est pas, ressemble à un réflexe corporatiste. C’est une façon de dire aux autres le cinéma est à nous et c’est nous qui le définissons. C’est une question de territoire (non pas au sens de champ artistique mais au sens de chasse gardée).

Sauf que le cinéma n’est plus ce qu’il a été. Y compris celui qui reçoit le label Cahiers. Il est même possible que ce cinéma n’existe plus. Parce que le plan n’existe plus.

Pourtant je ne pense pas moi non plus que toutes les images en mouvement soient du cinéma ; l’exemple le plus évident pour moi serait celui des images de synthèse ; dans ce dernier cas le critère est facile à établir puisqu’il s’agit du mode même de production des images. Je suppose aussi que les installations qui se composent de vidéo diffusées en continu ne sont pas du cinéma ; celles qui se caractérisent par une absence de début et de fin et qui sont diffusés en boucle ; néanmoins il ne me paraît pas si évident de savoir où sont les points discriminants.