En arrivant dans le grand hall, je vois quelque chose qui ressemble à un puits; c'est-à-dire quelque chose de cylindrique, un mètre de diamètre environ, peut-être un mètre vingt de hauteur ou un peu plus. C'est en pierre. Je m'approche et je me penche. Au fond, une forme qui se déforme. Après quelques instants, je vois des humains, des petits hommes qui tournent en rond (dans le sens horaire inverse si je me souviens bien; mais cela n'a sans doute pas d'importance; ou bien est-ce que cela en a une ? courent-ils après le temps ou essaient-ils de le remonter ?). Au fond du puits çà grouille. Ils courent, ils tournent en rond; et ils ont l'air affolés. Régulièrement l'un d'entre eux vient cogner et rebondir contre le bord du cylindre; toujours le même, toujours au même endroit (la boucle). La forme, au fond, passe par différents états (les états de la matière). Quand çà grouille trop, elle devient liquide, un liquide épais, comme en fusion. Cà fond. De même elle passe par différentes couleurs. Quand le rouge s'impose, on pense à du sang, en tous cas à quelque chose d'organique. En même temps ce n'est pas si dramatique : on ne sait pas s'ils jouent ou si l'heure est grave. Fuite en avant ou course-remontée vers un point origine?

Je choisis de commencer par la salle qui est sur la gauche. Là, trois grandes tables en verre et métal. Cela rappelle un peu les paillasses des travaux pratiques de biologie : des plans de travail longs et étroits, un peu plus hauts qu'une table de repas, de couleur verdatre. Sur ces trois tables, cinq à six dispositifs (donc une quinzaine au total) présentent des videos. L'image est à nouveau ronde (comme dans le puits) mais les dimensions sont plus réduites, peut-être dix à douze cm de diamètre.

On se penche au-dessus de la table pour regarder. On a le sentiment de regarder dans un microscope (se pencher pour voir, contour rond de l'image). En bas, çà remue et çà forme des dessins. A nouveau ce sont des petits hommes qui constituent la forme élémentaire, celle qui en formant des associations donne naissance à d'autres formes. Des petits humains qui par leurs mouvements font des dessins; mouvements désordonnés ou au contraire très ordonnés; ils se tiennent pour former des chenilles ou au contraire se détachent pour se croiser et s'entrecroiser. Mouvements rapides ou au contraire très lents.
Sur l'une des paillasses, cela compose des formes symétriques, se défaisant et se recomposant sans fin. Sur une autre, des mouvements au contraire très lents simulent des corps mous qui se contractent, se rétractent sous nos yeux. Je retrouve la video du puits. On oscille entre une vision macroscopique (on distingue bien que ces formes sont produites par l'assemblage et le ballet des petits hommes et donc on a le sentiment de les voir de très haut) et une vision microscopique (quand toutes ces individualités se mélangent pour former un macro-corps, mais un macro-corps appartenant à l'infiniment petit non visible à l'oeil nu). Entre les deux, des visions de mollusques ou de "choses" appartenant au règne animal, qui ne nous sont pas familières). Du point de vue du dispositif, la vidéo est projetée par en dessous, depuis l'intérieur de la table.

Je retourne dans le hall et le traverse pour rejoindre les autres salles. Ici, les objets sont présentés dans des vitrines; il y a beaucoup de vitrines. Ces vitrines sont des paralellèpipèdes dont la plus grande longueur est la hauteur. Dans les vitrines, des pierres disposées de telle sorte qu'elles sont soulevées et penchées (une pierre par vitrine). On dirait des vestiges préhistoriques. Un projecteur placé dans un coin supérieur de chaque vitrine, éclaire les pierres. Durant quelques instants, j'en regarde une, deux, trois, sans rien observer de particulier. A la quatrième, je remarque que ce que je prenais négligeamment pour des tâches ou des ombres sans grande importance, et bien ces ombres bougent. Je reviens en arrière, à la première pierre. Oui, ce sont des silhouettes, des petits hommes et ils bougent imperceptiblement, formant des lignes d'écriture dansantes, des lignes horizontales ou qui s'enroulent en escargot, des formes circulaires, symétriques ou non.
Dans cette vitrine, ils lèvent et agitent les bras comme pour nous dire "Eh, Oh! vous, là-haut ! regardez, on est là !". Dans une autre, ils sautent en l'air :"partez pas ! regardez, c'est nous, là !". J'ai envie de rire et je pense : "Oui, je vous ai vu; et c'est moi, c'est nous que je vois".

De là, j'accède à une autre pièce. Elle est plongée dans l'obscurité. Je penètre dans cette salle carrée dans laquelle des videos sont projetées sur les quatre murs de telle sorte que cela ressemble à une projection à 360 degrés. Des humains, les mêmes (semblables en tout cas) que ceux qui traçaient des lignes d'écriture sur les pierres précédemment, marchent en colonnes. Ils avancent inexorablement en file indienne et inlassablement ils font et refont le tour de la salle. Par rapport aux oeuvres précédentes, leur dimension a été agrandie en proportion des dimensions de la pièce (ils mesurent environ 10 cm); mais le rapport entre la hauteur des hommes et la dimension de l'oeuvre est maintenu de telle sorte que nous avons toujours l'impression de les observer à bonne distance.
Leur marche ininterrompue les uns derière les autres rappelle des images de camps (de travail, de concentration, de la mort), des images d'exode ou de prisonniers; l'impression qu'ils se traînent. En même temps, c'est moi, c'est nous, c'est aujourd'hui (interprétation sans doute très personnelle); c'est très impressionnant. Après un moment, je quitte la pièce pour voir la fin de l'exposition.
Je reviens ici plus tard. C'est moins oppressant que la première fois. Je cherche à savoir comment c'est fait. Le dispositif comprend deux projecteurs par mur (huit au total) et chaque projecteur couvre une surface à peu près carrée. Je compte 24 lignes de petits bonhommes en marche. Il y a forcèment une répétition aussi à l'intérieur des lignes (pas réussi à la trouver la première fois). Je repère deux petits hommes qui marchent presque collés (se soutiennent-ils ?), formant un motif repérable à l'intérieur du flot. Ce motif est saupoudré à différents endroits, sur le mur. Je choisis une ligne, repère deux motifs successifs formés par les deux personnes en question. Je compte le nombre de silhouettes qui séparent les deux motifs : 24.
24 humains pour former les lignes horizontales, 24 lignes pour noircir la page qu'est le mur; 24 heures pour remplir une journée. L'oeuvre s'appelle Time Left.

Je sors de là éblouie et transportée, avec l'idée d'avoir vu un travail et une oeuvre exceptionnels. Pour moi, tout y est : la projection, l'image en mouvement, une mise en relation très fine entre le macroscopique et le microscopique, la masse et l'individu, l'histoire (l'histoire ancienne (hiéroglyphes, les pierres, les débuts de l'écriture) ou l'histoire récente (le XX siècle et ses camps)) et le présent (nos vies de salariés-zombies, notre état réduit de plus en plus à une file de consommateurs ou à rien), l'image et l'écrit.
Enfin du point de vue de la réalisation, une utilisation très pertinente et brillante de ce que j'appellerai pour aller vite les nouvelles technologies, ici en particulier les outils et possibilités de traitement numerique de l'image.

Une question : pourquoi est-ce que je n'ai plus ce genre de révélation au cinéma ?

Michal Rovner au Jeu de Paume - jusqu'au 31 décembre 2005.

B.G.