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jeudi 29 mars 2007

Les Lip, l'imagination au pouvoir (Christian Rouaud - 2007)

Dès les premiers instants du film, je suis surprise par le montage. C’est très haché et je n’aime pas du tout. Je m’explique. Pour raconter une action, même courte et simple (par exemple comment telle nuit ils ont pris telle décision), cette action est racontée par plusieurs personnes (quatre ou cinq par ex.) dont les propos, très découpés, s’enchaînent. Ils ont droit à une ou deux phrases chacun. Par exemple Charles Piaget commence à raconter un truc et dit ses deux phrases, puis c’est à tel autre de poursuivre le même récit avec deux phrases de plus, puis un troisième …etc… jusqu’à ce que l’épisode soit raconté. Alors on passe à un autre épisode …etc… et on enchaîne ainsi les épisodes [1] comme autant de chapitres jusqu’à la fin du film.

C’est assez frustrant pour le spectateur. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander comment tel épisode serait s’il était raconté uniquement par un seul protagoniste. Envie de dire aussi « Mais laissez-le parler ! Laissez-le finir, enfin ! ».

Je comprends bien le pourquoi de ce montage. C’est évidemment censé être plus vivant et dynamique et cet aspect plus vif est censé garantir le maintien de l’attention du spectateur. Je me dis aussi que c’est probablement ce qui s’enseigne aujourd’hui dans les écoles et les facs (de cinéma, d’audiovisuel …).

Concrètement et en ce qui me concerne, j’ai surtout trouvé que ce hachage des propos et des images me déconcentrait (peut-être parce ce que cela m’énervait ou que je n’en ai pas assez l’habitude).

Ce qui est quand même ahurissant c’est que, par le biais du montage, on organise artificiellement le fait qu’ils se coupent continuellement la parole. Ce qui serait le comble de l’impolitesse et inacceptable s’ils étaient filmés dans le même lieu et devaient se partager la parole. Plus j’y réfléchis et plus ce montage me semble d’un mépris total pour la parole des personnes enregistrées.

Pour un film comme celui-ci qui repose entièrement sur des entretiens effectués avec une dizaine des principaux protagonistes de la lutte des Lip, il est facile d’imaginer que le monteur a dû se dire que c’était là une bonne façon de « dynamiser le truc » et de casser le fait que toute la matière du film est constituée d’entretiens individuels [2]. Des entretiens individuels où chacun est interviewé chez lui et s’interroge parfois sur ce que doit penser, plus de trente ans plus tard, tel autre protagoniste sur tel ou tel élément. Peut-être qu’il aurait été intéressant de les faire se rencontrer ? Au lieu de cela, on préfère filmer aujourd’hui Raymond Burgy (si je me souviens bien de la personne) à un endroit qui surplombe une place de Besançon qui a été le témoin jadis d’une historique et énorme manif, avec les échos de la manif en fond sonore (ou encore sillonner aujourd’hui les routes empruntées, trente ans plus tôt, pour aller de cache en cache [3]). Je ne trouve pas cela très intéressant.

Je me souviens de cette phrase du réalisateur : « Mon monteur, qui est aussi mon fils, a été radical. Il a coupé tout ce que lui, qui appartient à une autre génération, ne comprenait pas. » [4]. Pour être radical, çà l’est ! Ne pas tenir compte de ce qu’on ne comprend pas (au lieu de chercher à comprendre par exemple) çà c’est de la radicalité ! La bonne nouvelle, c’est qu’on peut sans doute faire un autre film avec ce qui a été coupé …

A ce sujet, j’ai noté beaucoup d’anecdotique dans les bribes de propos retenus, (le coup de la minijupe par exemple, de la pomme partagée en quatre et d’autres que j’ai oublié). Je n’ai rien contre les anecdotes. Le quotidien et le vécu d’une lutte ont aussi leur intérêt pour la compréhension des événements et de l'époque. Moi aussi j’ai souri à l’évocation par Jeannine Pierre-Emile de la minijupe qu’elle portait le jour de l’intervention des CRS et remplacée in extremis par un jean plus adapté aux circonstances. Néanmoins je ne puis m’empêcher de penser à ce qui est resté dans les chutes. De plus on voit bien que les anecdotes sont utilisées uniquement pour « détendre » le spectateur, sans doute déjà bien téméraire de s’aventurer jusqu’à voir un documentaire en salle … Cela ne m’a donc pas convaincue.

En sortant de la séance, je passe dans une librairie proche. Le hasard veut que je tombe sur « Media crisis » de Peter Watkins [5], au rayon Cinéma.

Je découvre quelque chose que Watkins appelle la Monoforme. Extraits :

« La Monoforme […] c’est le mitraillage dense et rapide de sons et d’images, la structure, apparemment fluide mais structurellement fragmentée, qui nous est devenue si familière. » (p. 25)

« Cette forme visible du processus narratif est ensuite cadrée, découpée, compartimentée, et délimitée par la partie immergée de la Monoforme, qui englobe la façon dont le temps et l’espace sont structurés par la phase de montage. Les mouvements de la caméra, le cadrage et l’emploi du son constituent également des composantes essentielles. La Monoforme peut être opportunément comparée à une grille |-|-|- - -|-|- - -|-|- (les traits verticaux représentent des coupes au montage) plaquée sur le matériau vivant qui découpe l’histoire, les protagonistes et les émotions, à la manière d’une machine à fabriquer des frites. » (p. 28)

Et je trouve que cela décrit assez bien ce que j’ai vu dans le film.

Ceci dit, je ne déteste pas le film. Il se regarde. J’attendais autre chose sans doute.

Notes

[1] Par exemple les épisodes suivants vont s’enchaîner : l’annonce du premier dépôt de bilan ; la décision de cacher le stock de montres ; la mise à l’abri de ce stock ; la décision de relancer la production en autogestion ; la vente des montres et sa gestion ; un coup d’éclairage type « les femmes dans la lutte »; un coup d’éclairage sur la vision du côté du ministère (au moment opportun avec entrée dans le champ du plan Giraud) ; l’intervention des CRS pour les déloger de l’usine occupée ; l’arrivée de Claude Neuschwander ; … etc … jusqu’à la fin de l’aventure.

[2] Plus quelques archives. Mais la matière récente du film se compose presque exclusivement des entretiens individuels.

[3] Il s’agit des caches où étaient entreposées les montres ou le produit de leur vente.

[4] cf. Libération du 20/03/2007.

[5] « Media Crisis » de Peter Watkins aux Editions Homnisphères.

mardi 27 mars 2007

Résister aux évangélisateurs du Web 2.0 (2)

Cette note est la suite de celle-ci.

Du point de vue de la création [1], qui est celui qui m’intéresse ici, les critiques que je suis tentée de faire, pour ma part, aux produits et services du Web 2.0, sont les suivantes :

1. La question du « carcan » :

  • d’une façon générale, ces outils sont très contraignants du point de vue de ce qu’on peut faire avec (je veux dire : en dehors de ce qui est prévu par l’outil). Ils laissent peu de place aux contournements et aux détournements. Et donc leur potentiel comme outils de création me paraît limité pour ne pas dire inexistant. Ils nous mettent dans un carcan duquel il me semble difficile de s’extraire pour faire autre chose que ce qui est prévu avec.
  • quelque chose comme Myspace, par exemple, en plus d’avoir une interface hideuse, ne me paraît pas laisser l’opportunité de contourner cette interface.

2. La question de ce que ces sites apportent vraiment : personnellement, je n’ai pas choisi (au moins pour l’instant) d’utiliser les sites de partage de vidéos (type Dailymotion, Youtube) pour les raisons suivantes :

  • je n’en ai pas besoin ; c’est assez simple de mettre de la vidéo en ligne sur un site perso ou un blog (il faut néanmoins remplir quelques conditions comme disposer d’une taille d’hébergement suffisante);
  • la contrepartie c’est-à-dire le contrat qu’il faut accepter pour utiliser ces sites de partage est bien trop déséquilibré, en faveur du fournisseur du service et en défaveur de l’utilisateur. Cela n’en vaut donc pas la peine.

3. La question de l’audience :

  • Evidemment on n’a pas la même audience potentielle en mettant ses vidéos en ligne « dans son coin » ou en les mettant sur Youtube. Cette question se discute néanmoins. Youtube peut être vu comme un immense hypermarché de la vidéo, certes. Mais à quoi bon être perdue au fin fond des millions de vidéos emmagasinées indistinctement par Youtube ? Je ne pense pas que mes vidéos intéressent le monde entier et si au final c’est pour être vue par le petit réseau d’amis au sens de Myspace ou par la communauté au sens de YouTube, autant mettre mes vidéos en ligne dans mon coin. De toute façon elles finiront bien par être vues un jour ou l’autre, et si elles ont un intérêt pour quelqu’un, elles trouveront bien leur public (qui n’est pas forcément très étendu).
  • Je ne suis pas sûre que les sites de partage n’agissent pas comme un filtre et donc comme un écran (par le biais de leurs indexations, leurs tags, leurs votes et autres formes de classement …). Je veux dire par là qu’un certain nombre d’objets sont mis en avant, par les systèmes de notations et de votes (le nombre de fois où les vidéos sont vues etc) certes mais cela implique que d’autres sont renvoyés vers le fond (comme partout ; à ces jeux-là, tout le monde ne peut pas être gagnant tout simplement).
  • Que se passe-t-il si on n’utilise pas les sites de partage ? Mises en ligne de façon autonome, les vidéos sont susceptibles d’être vues au hasard d’une recherche sur un moteur de recherche ou au hasard d’un fil que l’on aura tiré (suite de liens). Cela correspondra à ce qui était cherché ou pas. Cela plaira ou pas. Mais dans tous les cas l’internaute qui tombera dessus par hasard, le fera sans passer par un filtre tel que décrit au point précédent. Donc, d’une certaine façon, il n’est pas impossible que ce mode de publication ne donne pas plus d’ouverture finalement.
  • Enfin on sait bien que « trop d’info tue l’info ». Donc la profusion organisée par l’idéologie du Web 2.0 ne me convainc pas et je n’y vois pas mon intérêt encore une fois.

4. La question des contrats proposés et/ou imposés par ces sites contre le service qu’ils rendent :

Je citerai à titre d’exemple le contrat de Dailymotion [2] : où l’on voit que Dailymotion s’octroie le droit de puiser dans les vidéos qui lui sont confiées, pour ses propres usages définis comme illimités en termes de supports, de diffusion …etc… y compris le droit de couper, monter, démonter, remonter les vidéos … C’est donc une gigantesque banque d’images qu’ils se constituent sans la moindre rémunération des filmeurs. Cette tendance à considérer les vidéos qui leur sont confiées comme une gigantesque banque d’images à disposition, me semble assez répandue dans les contrats des sites de partage de vidéo (ceux que j’ai regardé).

5. Enfin, il faudrait aussi comprendre que ces outils ne sont pas faits pour être des outils de création mais plutôt des outils de quadrillage du monde par le numérique. Il y a donc peu de chances qu’ils puissent servir à autre chose. Ceci dit, je ne demande qu’à voir.

Notes

[1] Il s’agit ici de s’interroger sur les outils du Web 2.0 comme outils de création (et non comme de simples outils de publication et/ou d’échanges et encore moins comme des outils pour l’entreprise), puisque c’était l’une des questions posées lors de cette conférence sur le Web 2.0 à VidéoFormes.

[2] Puisque le patron de Dailymotion devait être présent à la conférence mais finalement il n’est pas venu.

dimanche 25 mars 2007

Résister aux évangélisateurs du Web 2.0 (1)

Il y a quelques jours, dans le cadre de Vidéoformes 2007 (festival vidéo de Clermont-Ferrand), j’ai assisté à une conférence sur le Web 2.0, animée par le groupe des Explorateurs du Web.

Je retranscris ci-dessous quelques réflexions que m’a inspirées cette manifestation. Je précise que je n’ai pas la volonté ni la capacité d’avoir une vision exhaustive sur la question du Web 2.0; il s’agit uniquement de mes réflexions, un peu « en vrac », sur quelques points et propos entendus.

Cette conférence pouvait se résumer par deux axes :

  1. présenter les outils/produits les plus connus du Web 2.0 à savoir les Flickr, Youtube, Dailymotion, del.icio.us … etc …
  2. porter la bonne parole auprès d’une assistance qui était censée ne rien y connaître et qu’il convenait donc d’éduquer à la question.

Signalons d’abord que ce fut, pour moi, l’occasion d’entendre quelques propos stupéfiants :
« Les livres sont morts. Les maîtres sont morts. N’attendez plus rien de vos professeurs! » s’écria à un moment l’un des Explorateurs, l’enthousiaste Mr Frédéric Soussin, en réponse à une question de la salle. [1]

Ah bon ? Les livres sont morts ? Et on ne m’en avait rien dit ?!
… sans doute sont-ils remplacés par les coach, les consultants et autres gourous free-lance (ou pas) du Web !

« Mais que deviennent les droits d’auteur [de nos créations] sur tous ces sites de partage ? » s’inquiéta une jeune femme de l’assistance. Nous étions dans un festival de vidéo et donc je suppose que la salle devait contenir un certain nombre de vidéastes, photographes …etc … enfin bref des producteurs de contenus (pour parler le langage de l’industrie).
Réponse (en résumé et de mémoire) de Mr Soussin, toujours aussi sûr de lui : « Les droits d’auteur sont dépassés et morts. A l’avenir les artistes gagneront de l’argent avec des produits dérivés [de leur art] ». A l’appui de ces dires, un autre intervenant (un Explorateur ?) fit remarquer que les droits d’auteur remontent au 18eme siècle. C’est dire s’ils sont dépassés !

Ah bon ? Quels produits dérivés ? Mr Soussin ne sait pas ; mais c’est pas grave, je suppose … tant que les « meta-consultants » font leur beurre ! Pour les artistes (ou ceux qui « produisent des contenus dans leur coin ») on verra plus tard.

La suite : ici.

Notes

[1] Il faut dire que les mêmes sont aussi les chantres du e-learning rebaptisé micro-learning et micro-pédagogie pour les besoins de la cause.

vendredi 2 mars 2007

Second Life - Les aventures de Lilith Grier

L'épisode n° 14 est en ligne. Il a pour titre : "En attendant le train ...".

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