Il s’agit ici de coucher quelques notes sur deux ou trois choses qui me chiffonnent.

On entend beaucoup parler de la picturalité de l’image des téléphones portables. Certes. Il suffit de regarder Perle (Marguerite Lantz, 2eme prix du Festival Pocket Film 2006), un petit bijou auquel j’aurais, pour ma part, donné le 1er prix, pour l’intelligence avec laquelle la réalisatrice exploite cette proximité et parce que c’est très beau. (De plus alors que tous les autres films vus m’ont paru trop longs, celui-ci est parfait).

Rappelons que cette picturalité tient à une « mauvaise qualité » de l’appareil (l’optique, le capteur, la compression …) [1]; qui entraîne une « pixellisation » de l’image et un effet de flou une fois que la vidéo est passée par l’algorithme de compression.

On entend dire aussi qu’il est très regrettable que cette picturalité soit destinée à disparaître du fait que la fonction vidéo embarquée dans les portables, s’améliore de jour en jour. D’ici six mois, un an, nous aurons, nous dit-on, la même qualité qu’avec un caméscope DV et donc la « froideur » qui va avec.

Déjà les portables prêtés par le Forum des Images en 2006 (pour le Festival Pocket Films) sont nettement meilleurs, dans leur fonctionnalité d’outil vidéo, que ceux prêtés en 2005 ; donc en fait (d’un avis qui me paraît assez général) ils sont plus mauvais (moins intéressants disons) vu qu’en étant meilleurs en précision de l’image, ils perdent « en picturalité », « en grain », « en chair de l’image » ai-je entendu.

C’est bien possible que cela soit regrettable.

Néanmoins, il me vient plusieurs remarques :

1. La picturalité de l’image vidéo des téléphones étant due à une mauvaise qualité voire à la compression en 3gp, il doit être facile de la reproduire après coup sur une image de meilleure qualité, en la dégradant avec un algorithme de compression. Il existe les logiciels freeware nécessaires pour faire cela assez simplement, les mêmes que ceux qui permettent de convertir de la vidéo d’un format à un autre, pour une diffusion sur internet par exemple. Par ailleurs s’il y a un marché, les fabricants pourront proposer une telle fonction « filtre dégradeur » embarquée dans le téléphone. Cela existe sur les caméscopes (filtre « mosaïque » : par exemple celui que j’ai utilisé ici couplé avec une compression (après capture) volontairement de mauvaise qualité (comme me le fait remarquer un commentateur …)).

Donc en fait on ne perd rien : il est très facile de dégrader un signal ; c’est l’inverse qui n’est pas possible (c’est-à-dire ajouter de l’information là où il n’y en a pas).

2. Je sais bien qu’on n’arrête pas le progrès, mais, sans vouloir trop faire de mauvais esprit, je trouve bizarre d’acheter un téléphone pour faire de la peinture avec.

3. Pour ma part, sauf cas exceptionnel, accident ou expérience particulière, il ne me viendrait pas à l’idée de faire volontairement des vidéos à l’image floue ou de faire des photos flous (si je faisais de la photo mais je n’en fais pas). D’ailleurs j’attends que les téléphones-vidéo soient de bonne qualité pour éventuellement en acquérir un. Si je me laisse tenter, je l’achèterai pour sa qualité principale à mes yeux, la miniaturisation. Je m’en servirai pour filmer là où c’est a priori impossible/difficile, l’entreprise par exemple. Et tous les endroits où on nous vend la « circulation des images » tout en diffusant des messages comme quoi « il est interdit d’enregistrer images et sons pour protéger les droits des artistes », lors de simples tables rondes …

4. Un certain nombre de films vus au Festival Pocket Films fonctionnent sur le même principe : pas de mise en scène mais captation d’un réel saisi dans le cadre de la vie du réalisateur (mariage, ballades, voyages, discothèques …) puis construction d’une histoire qui « n’a rien à voir » et qui se raconte et s’impose par le truchement de l’écrit (cartons ou textes en surimpression ; ce pourrait être fait avec une voix off). D’abord il me semble que si les images n’étaient pas floues, cela ne fonctionnerait pas. Le flou des images leur donne un caractère indéterminé (très légère indétermination quand même, on voit bien qu’on est dans une discothèque ou qu'il s'agit d'un mariage, mais on veut bien jouer le jeu). Le problème c’est que si on ne joue plus le jeu, on se désintéresse de ce qui est raconté …

Sans très bien arriver à mettre les mots sur ce qui me gène là-dedans, cela me pose problème. Il me semblait que les images devaient servir à montrer. Cela a l’air bête. Mais montrer une chose et dire que c’en est une autre, pour moi cela ne va pas de soi. Evidemment le cinéma ne fait que cela, me dira-t-on [2]. Mais il construit la fiction par la mise en scène et non par des subterfuges.

Là encore c’est bête à dire : mais se complaire dans le flou, c’est se complaire dans le brouillard. Ce goût général pour les images floues doit bien avoir un sens, au niveau de la société je veux dire.

Un monde flou cela existe, c’est celui que voient les myopes. Cà y est, j’y suis. C’est parce que je suis myope que je sais qu’il n’est pas enviable de se déplacer dans le brouillard.

Notes

[1] Je ne sais pas très bien quel(s) est(sont) l’(les) élément(s) de la chaîne (optique, capteur, compression 3gp ou autre) qui a tel ou tel impact sur l’image obtenue mais je ne pense pas que cela change quelque chose à l’affaire. Disons que c’est la chaîne vidéo dans son ensemble.

[2] En me relisant, il me vient à l’idée que c’est plutôt la publicité qui fait cela.